Diocèse d’Aire-et-Dax
http://landes-catholique.nursit.com/Le-docteur-parla-du-naufrage-du-3-octobre
      Le docteur parla du naufrage du 3 octobre...

Le docteur parla du naufrage du 3 octobre...

  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 12 février 2019
  • réagir
  • 0 vote

Extraits de la lecture du livre "la loi de la mer" de Davide Enia, jeune écrivain italien... il parle des opérations de secours conduites par les gens de Lampedusa, cela retourne. Quel visage d’humanité laissons nous ?


« …le docteur parla du naufrage du 3 octobre 2013, l’évènement qui a marqué le partage des eaux.
Ce fut le premier témoignage que j’entendis sur cette tragédie.
Bartolo raconta que, vu l’énorme quantité de cadavres repêchés en mer, il avait fallu utiliser le hangar de l’ancien aéroport pour y accueillir tous les morts.
Il y avait des sacs noirs partout.
Ce jour-là, il pria : »Mon Dieu, s’il te plait fait que le premier sac que j’ai à ouvrir il n’y ait pas un enfant, je t’en supplie »
Faisant appel à tout son courage, il avait pris une inspiration profonde et ouvert le sac.
« C’était un piccirido »
Bartolo revivait la douleur de ce passé terrible. Ses mains s’étaient posées d’instinct sur la bouche, comme pour ne pas crier.
« Une petite chose comme çà »
Il mesurait une fois de plus, là, dans son bureau, la petite taille de l’enfant. Plus pour lui-même que pour nous. Chaque fois qu’il y pensait, chaque fois qu’il en parlait, il revoyait ce piccirido….. »

Travailler sur les cadavres repêchés en mer est toujours difficile, me dit la légiste. Les corps sont gorgés d’eau et de sel, comme des éponges. Tout est déformé : le visage, les muscles, les organes. La peau se détache, ou le visage, les muscles, les organes. La peau se détache, ou bien a disparu, on y voit parfois les arques de dents des poissons. Tout est lisse et gélatineux. Au toucher, ça ressemble à peine à un être humain »…..

…..Un matin on a sorti de l’eau un jeune qui ne respirait plus. Le cœur avait cessé de battre. Même le médecin l’avait déclaré mort. Un de mes hommes, celui qui l’avait repêché, disait avoir senti un battement à son pouls, faible, presque imperceptible. Il a commencé à lui faire un massage cardiaque pendant vingt minutes, en pleine mer, au retour d’un sauvetage, où on avait sauvé cent cinquante-huit personnes sur cent cinquante-neuf ; et le seul à ne pas s’en être sorti, c’était celui-là, qu’il s’acharnait à ranimer, contre toute logique. Vingt minutes de massage cardiaque ininterrompu. Une éternité. Je ne sais pas où il a trouvé toute cette énergie pour continuer aussi longtemps. On était tous ébahis. Et tu sais quoi ? Ça a marché. Il a réussi à le ramener. Cet homme donné pour mort a repris vie. Son cœur a recommencé à battre. On n’arrivait pas à y croire. Le médecin du bord a déclaré : « Il est ressuscité »…..

….le canot pneumatique partit d’une plage de Lybie, le 9 juillet 2009.
Ils étaient quatre-vingt pour un seul canot.
« Maintenant ils se connaissaient tous plus ou moins.
On était une famille très vite, il n’y a plus eu d’essence. On était quelque part au large, poussés par un courant vers on ne savait où. La canot a dérivé pendant trois jours. Plus d’eau, rien à manger. Le soleil était une torture. Plusieurs fois on s’est mouillé la tête et le corps à l’eau de mer. C’était comme si notre chair prenait feu. La peau brulait. La tête était prête à exploser.
Certains par-dessus les boudins pneumatiques, essayaient de ramer avec les bras. D’autres descendirent à l’eau tenter de tirer le canot à la nage.
Un homme dans les quarante ans conseilla à Bemnet de ne pas se mettre à l’eau de ne pas ramer avec les bras, de rester sans bouger, de rassembler toute son énergie, de ne pas gaspiller ses forces.
Ça ressemblait à un ordre.
Bement décida de le suivre.
L’un d’eux avait la gorge tellement sèche qu’il toussa du sang.
Un autre encore, égaré par la soif, but de l’eau de mer.
Il eut les premiers haut le cœur, puis les premiers vomissements, dans le canot ou dans la mer.
Il y eut les premiers cas d’hallucinations et les premiers évanouissements.
Pour ne pas mourir, on a commencé à boire notre pisse. On la mettait dans une bouteille, un bidon ou un sac en plastique. On la gardait on se la partageait.
Ils ne réussirent jamais à la refroidir, même en plongeant la bouteille dans l’eau entrée dans le canon, il n’y avait rien à faire, l’urine restait chaude.
Et puis certains ont commencé à mourir.
Si quelqu’un ne bougeait plus depuis des heures, on le secouait énergiquement, pendant plusieurs minutes. Il fallait savoir s’il était mort ou simplement évanoui. Ceux qui ne réagissaient pas on les étendait délicatement sur la mer...

Celui qui se noie souvent on crie son nom aux autres, qu’il ait été jeté à l’eau vivant par les passeurs, ou précipité en mer par une vague prise de travers. Avant de se noyer on crie son nom.
Pourquoi ?
Sûrement pour ne pas qu’on l’oublie. Et pour qu’à la maison, sa famille, les gens du village sachent que lui, qui s’appelle untel, ne s’en est pas sorti, qu’il est mort en mer. C’est comme ça, il ne chercheront pas à le retrouver et au moins ils seront libérés de cette angoisse »...

Réagir à cet articleRéagir à cet article

Votre réaction

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.